La Gastronomie un Luxe Abordable
Traduction du récent édito de Carlo PETRINI, par Didier Chabrol
C'est
ça la mission de SF: élever le niveau d'intérêt, d'attention et de connaissance
à propos de la nourriture. Sélectionner des produits, des boutiques ou des
restau n'est qu'accessoire, ce sont des moyens .
Ce n'est pas que je
tienne à diaboliser l'industrie et l'industrialisation, qui nous ont sans aucun
doute apporté le développement et la prospérité, mais quand on parle de
nourriture, certaines choses doivent être dites. Je suis en Inde. C'est un pays
qui jouit de traditions alimentaires très anciennes, et dispose d'une gamme
extraordinaire de produits et de techniques de production. Pourtant j'ai vu dans
le chaos de Delhi les abîmes dans lesquels peuvent tomber les produits
alimentaires industriels. Qu'ils soient importés ou locaux, ces produits sont
d'une qualité abominable, et souvent périmés quand ils sont vendus, sans aucun
respect de la nourriture. Ce qui se vend, c'est plutôt l'idée de quelque chose
de moderne, un nom de marque, qui n'a plus rien à voir avec les qualités
nutritionnelles que devrait avoir ce qui se mange.. Cette abominable
dégénérescence, nous y échappons en Europe grâce aux règlements sanitai-res.
Elle constitue le pire des résultats d'un processus qui est en cours dans le
monde entier, dans les pays riches comme dans les pauvres. Nous sommes tellement
habitués à ce que notre nourriture provienne de l'industrie, que nous avons
complètement coupé le cordon ombilical qui nous reliait à l'histoire
gastronomique et à la connaissance de la nourriture. L'approche industrielle,
que ce soit dans la production agricole ou la transformation agroalimentaire,
nous a inexorablement éloignés de la réalité, nous a fait oublier ce qu'est
vraiment la nourriture. Nous la recevons sous emballages colorés, vantée par une
publicité qui évoque des tas d'images qui n'ont rien à voir avec le contenu de
la boîte. Personne ne sait rien sur les matiè-res premières, leur origine, ni
comment elles ont été transformées pour devenir ce que nous achetons au
supermarché pour le mettre dans nos assiettes. Les traditions sont travesties
par le marketing, tandis que des innovations tentent de recréer le passé. Ce ne
serait pas un problème, si cela ne signifiait aussi la perte du respect du goût
et du pro-duit. La plupart des gens ne s'inquiètent pas, parce qu'ils ne savent
pas : le degré d'ignorance à propos de la nourriture a atteint un point où il
n'y a plus de transmission spontanée aux jeunes générations. Autrefois, tout
enfant voyait faire la cuisine, apprenait où l' on cueillait les fruits, voyait
comment on élevait les animaux : ce savoir était essentiel à la survie. Mais
au-jourd'hui que l'abondance règne, il n'y a plus que quelques agriculteurs et
l'industrie agroali-mentaire. Nous leur avons confié tout le savoir sur la
nourriture, et nous ne nous occupons plus de rien. Quelle qu'en soit la raison,
nous voyons aujourd'hui quelle colossale erreur c'est de distinguer
l'alimentation comme nécessité de la gastronomie comme plaisir. Ce n'est tout
simplement pas vrai : la nourriture est de la nourriture, tout produit peut être
bon, qu'il soit simple ou élaboré, artisanal ou industriel. La gastronomie,
c'est la culture alimentaire dans son sens le plus large. Combien de fois ai-je
entendu : « les gastronomes mangent bien parce qu'ils ont les moyens d'acheter
des produits de haute qualité, des produits rares. Quelqu'un qui ne gagne que
1200 Euros par mois ne peut certainement pas manger comme un gastronome » ! Hé
bien, ma réponse est que chacun peut être gastronome, parce que les gastronomes
sont ceux qui savent bien manger dans le contexte de leur culture alimentaire,
ceux qui apprennent tous les jours et qui savent où et comment acheter. Ce n'est
certainement pas nécessaire de se ruiner chaque jour en foie gras et Dom
Pérignon ! Un gastronome cherche la meilleure viande, le meilleur pain, la
meilleure huile, il sait ce qu'il achète, d'où cela vient et comment cela a été
élaboré. Un gastronome respecte le produit et le producteur, et il est prêt à
payer un juste prix. Les bons producteurs méritent un revenu décent en échange
du plaisir qu'ils procurent et un gastronome sait qu'il faut des ef-forts pour
faire un bon produit. Mais pas la peine de se ruiner, croyez-moi ! En fin de
compte, nous devons revenir à l'idée que la nourriture est précieuse,
reconnaître sa valeur propre, et comprendre ce qu'elle implique en termes de
coûts environnementaux, sociaux et culturels. Cela, nous devons tous le faire,
du petit paysan à l'industriel, de la ménagère au gourmet.
Publié dans La
Stampa, 4 octobre 2004
Traduction : Didier Chabrol

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