LA MERE DE TOUTES LES TERRES
Par Carlo PETRINI Président International de Slow Food
Le bon du point de vue organoleptique, le propre du point de vue durable, le juste du point de vue social sont les trois visages d'une qualité alimentaire indispensable pour le gastronome postmoderne. Ce sont les principes d'une nouvelle gastronomie qui renferme toute la complexité relative à la nourriture: du goût à la culture et de la nature à l'humanité concernée.
Terra Madre construit un réseau, réunit à Turin les visages peut-être les plus en difficulté de cette humanité, qui s'occupe directement de nourriture, mais aussi de ceux qui, plus que d'autres, ont le vrai pouvoir de nous faire évoluer vers un monde bon, propre et juste. S'ils ont du mal actuellement à s'opposer au système dominant de la nourriture que nous voulons rejeter, ils le font parce que c'est un système qui ne leur appartient pas : ils sont alternatifs car ils sont attachés au terroir, à la tradition, à la culture, au respect des ressources naturelles. Ils constituent, en somme, les vrais germes du changement.
Au-delà de sa grande portée humaine - relations, échanges, rencontres, amitiés, estime de soi, appartenance à un groupe planétaire, à une communauté de destin - la signification de Terra Madre est cela aussi : discuter des germes du changement pour que les communautés de la nourriture ne se sentent plus en minorité ou en difficulté, qu'elles ne soient plus accusées de passéisme mais puissent prouver qu'elles sont à l'avant-garde. Alors, voici que les thèmes proposés aux Ateliers de la Terre, lors de la rencontre de Turin, prennent une très grande valeur. Parce qu'il ne s'agit pas que de dénonciations et de réflexions sur des points névralgiques pour changer le cap d'une planète allant droit au précipice, mais de rencontres pragmatiques, de lieux où l'expérience est partagée, incités au caractère concret par le travail quotidien. Ensemble à la terre et avec la Terre. Le réseau est désormais indispensable dans un monde où ces caractéristiques sont présentes. Le réseau de Terra Madre et le réseau de Slow Food sont en fait un seul et même grand réseau, qui se connecte avec le monde et tire sa force de la diversité. C'est un réseau composé d'âmes gastronomiques qui ont à cœur de travailler pour autre chose que de l'argent, leur avenir et le plaisir de vivre, qui se sentent solidaires et, en étant unies, savent changer tant de petits coins de cette Terre. Qu'ils soient membres du mouvement, petits producteurs, cuisiniers, académiciens, universités, artisans, pêcheurs, paysans, politiciens ou nomades, ce sont tous des gastronomes quand la gastronomie est synonyme de bon, propre et juste. On ne peut faire abstraction du réseau parce que c'est le moyen qui sert à accomplir le parcours ensemble. C'est l'instrument qui sert à agir au niveau local, mais aussi à peser au niveau mondial.
Un résultat que l'on obtiendra en travaillant sur les thèmes de Terra Madre. II faut apprendre à défendre la biodiversité. C'est la force créatrice de la Terre ; la réduire signifie pousser notre vie, notre nourriture, vers la disparition. Elle sait assurer à elle seule le bien-être, l'avenir et l'équilibre.
Parmi les ressources fondamentales, il y a l'eau. II est urgent de la conserver avec les méthodes de production des communautés de la nourriture, qui n'en gaspillent pas une goutte et constituent la plus grande planche de salut dans les nombreuses crises hydriques du monde. Cette ressource est la base d'une agriculture communautaire sur petite échelle. Elle-même, la première étape, la plus facile et la plus durable, dans la lutte contre la faim, la malnutrition et la pauvreté. Elle doit être encouragée et défendue. Telles sont les bases d'une liberté alimentaire qui est un droit fondamental de tous les peuples : liberté de cultiver et d'élever la nourriture correspondant le mieux à son environnement, sa culture, son organisme, pour pouvoir vivre en harmonie avec la nature sans l'exploiter jusqu'à sa destruction.
Au fond, nous sommes face aux principes de l'agro-écologie, qui nous parle de systèmes locaux de production alimentaire parfaitement intégrés dans l'environnement et chez les hommes, motif pour lequel l'environnement parvient à s'autoréguler, guérir seul, si besoin est, en procurant aux peuples leur bien-être. Dans cette perspective, les savoirs traditionnels prennent une grande importance parce qu'ils font partie intégrante du contexte, pas seulement biologique, dans lequel les aliments sont produits : chants, danses, récits, musiques et architectures traditionnelles doivent être défendues comme la biodiversité, elles sont aussi importantes qu'elle. Ce n'est qu'en commençant à regarder la nourriture dans une vision holistique et gastronomique, qui envisage toutes ces âmes et s'occupe de tous ces thèmes, que nous pourrons réaliser un réseau durable, en mesure de s'opposer à la tendance présente actuellement dans le monde.
Un réseau qui redonne une position centrale à la nourriture et la considère en tant que culture, où l'accès au marché et le commerce aient de nouvelles significations et de nouvelles possibilités. Un réseau où le profit ne soit pas la seule règle, mais où des aliments bons, propres et justes puissent circuler de façon durable. Un réseau où et pour lequel la dignité et la vie de tous les sujets qui le composent soient garanties. Ceci nous fera nous sentir des frères et, par l'intermédiaire dela nourriture, nous permettra de réaliser une vraie politique de la paix.
Editorial du Courrier International de Slow Food International de Novembre 2006
Les Principes d'une "nouvelle" gastronomie renfermant toute la complexité qui a trait à la nourriture : du gout à la culture et de la nature à l'humanité concernée, la qualité organoleptique, la proprete ecologique, la justice sociale
Trois visages d'une qualité alimentaire indispensable pour la gastronomie post-moderne

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